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Lettre ouverte publiée le 26 juin dans le quotidien Le Devoir - Nouveau régime forestier : dérapage environnemental à l’horizon

26.06.08

Montréal, 25 juin 2008

La forêt québécoise ne sera bientôt plus la même. D’ici la fin de l’année, le gouvernement Charest compte adopter un important projet de loi qui viendra redéfinir le régime forestier pour les décennies à venir. Jeudi dernier, la ministre intérimaire des Ressources naturelles et de la Faune, Julie Boulet, déposait à l’Assemblée nationale un document de travail intitulé L’occupation du territoire forestier québécois et la constitution des sociétés d’aménagement des forêts. Ce document a laissé perplexe et profondément inquiète l'équipe de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP Québec) – tant par ce qu’il contient que ce qu'il omet. Nous en arrivons à la conclusion que Québec poursuit son agenda en écartant systématiquement les préoccupations des groupes environnementaux et de l’ensemble de la population dans sa refonte du régime forestier. Vu l’énorme portée de cette réforme, nous nous sentons dans l’obligation de dénoncer publiquement un processus qui, selon nous, dérape.

L’environnement au cœur de la réforme

Si le régime des contrats d’approvisionnement et d’aménagement forestier (CAAF) méritait clairement d’être révisé, il ne faut pas perdre de vue que la réforme actuelle s’est avérée nécessaire en grande partie par souci de l’état de nos écosystèmes. Rappelons que la commission Coulombe de 2004 faisait état de la surexploitation des forêts québécoises, de l’absence d’un réseau d’aires protégées de qualité, et du besoin d’effectuer la transition vers l’aménagement écosystémique. Manifestement, ce sont ces enjeux qui devraient être au cœur du nouveau régime forestier québécois. Pourtant, rien dans le document de jeudi dernier ne permet de croire que le nouveau régime ne nous mènera pas vers une nouvelle « erreur boréale ».

Les groupes environnementaux écartés

En février dernier, le gouvernement proposait les grandes lignes de la réforme en publiant son Livre vert, et conviait la population à une consultation publique sur ce dernier. Nous avions alors accueilli avec optimisme l’occasion de collaborer avec Québec pour améliorer la proposition, et avions soulevé quelques préoccupations majeures. Nous avions notamment décrié la myopie du gouvernement sur le dossier des aires protégées – soit de bloquer la superficie protégée du Québec à 8% et de permettre l’exploitation de tout le reste de la forêt – une stratégie loin d’assurer le maintient de la biodiversité et qui figerait le Québec en deçà des moyennes nationales et internationales pour des décennies. Nous nous étions également penchés sur la sylviculture intensive – un aménagement forestier qui éloigne généralement la forêt de son état naturel – et avions souligné l’importance de bien encadrer ce type d’aménagement (en empêchant entre autres l’utilisation d’OGM ou de pesticides). Malgré cela, nous constatons avec stupéfaction que non seulement ces préoccupations n’ont pas été intégrées dans le document de jeudi dernier, mais que ce celles-ci n’ont même pas été mentionnées dans la synthèse des commentaires reçus lors de l’exercice de consultation. Nous sommes convaincus que la reforme du régime forestier ne pourra pas réussir en faisant fi des préoccupations des groupes environnementaux – d’autant plus que nous représentons plus que jamais les inquiétudes d’une majorité de la population.

Stratégie d’évitement

Si le document de travail se veut imprécis sur les modalités d’aménagement forestier et les préoccupations environnementales, il propose néanmoins d’encadrer ces enjeux dans une éventuelle « stratégie d’aménagement durable des forêts ». Nous y voyons plutôt une stratégie d’évitement. En effet, le document laisse entendre qu’une telle stratégie ne pourrait être publiée qu’après l’adoption du nouveau projet de loi, et ce possiblement sans bénéficier de consultations publiques. Ce scénario serait tout simplement inacceptable. Québec ne peut éviter de traiter des enjeux environnementaux dans un projet de loi sur la forêt. Ce n’est pas en reléguant ces dossiers à une quelconque stratégie que nous construirons la forêt de demain.

Nous apprenions récemment que le document déposé à l’Assemblée jeudi dernier aurait dû être un avant-projet de loi (et non un document de travail), mais que celui-ci avait été catégoriquement rejeté par le Conseil exécutif comme étant « évasif » et « imprécis ». (La Presse, le 20 juin 2008). Le signal n’est on ne peut
plus clair : le ministère des Ressources naturelles et de la Faune doit absolument retourner faire ses devoirs. Nous demandons un régime forestier qui fera face aux défis du XXIe siècle - notamment en ce qui aura trait à la lutte pour la protection de la biodiversité et au respect des nombreux usagers de la forêt publique.

Patrick Nadeau
Responsable conservation et foresterie,
Société pour la nature et les parcs du Canada, Section Québec (SNAP – Québec)