Lettre ouverte sur la biomasse
Montréal, 10 octobre 2008
Brûler nos forêts pour faire de l’énergie ? Dérapage potentiel à l’horizon
C’est maintenant officiel : le Québec produira sous peu de l’électricité… en brûlant nos forêts. Nombreux sont ceux et celles qui n’ont pas vu passer, mercredi dernier, l’adoption officielle d’un règlement permettant à Hydro-Québec de lancer un appel d’offre pour 125 mégawatts provenant de la combustion de biomasse forestière. Cela représente pourtant un changement drastique : autant dans les pratiques d’aménagement forestier que dans le dossier énergétique du Québec. Si les potentiels de développement économique de cette filière sont importants, les possibles impacts environnementaux le sont tout autant, et ce principalement car Québec se précipite à la hâte sans fixer de balises claires.
Déchets source de vie
En juillet dernier Québec lançait des appels d’offre pour récolter dans les forêts publiques ce que certains considèrent comme des déchets. Les scientifiques vous diront que ces « déchets » sont en fait l’engrais principal de nos forêts et qu’ils jouent un rôle crucial dans la régénération de celles-ci et dans le maintient de la biodiversité forestière. Dans le monde forestier, on appelle « biomasse forestière » tout ce qui n’est pas commercialisable sous forme de bois ou de pâtes. Arbres morts et/ou brûlés, espèces non-commerciales, branches, feuilles, arbustres, résidus à l’usine …tout y passe. Tant dans les zones de coupe que dans les zones de feux, le gouvernement accorde maintenant des volumes indéterminés de biomasse forestière (et ce gratuitement !) pour la combustion et la vente à Hydro-Québec.
Hypothéquer la productivité
Autrefois présentée comme énergie de substitution au mazout lourd, la biomasse vient par contre, avec ces nouveaux appels d’offres, s’insérer subtilement dans les rangs des sources d’énergie achetées par Hydro-Québec, au même titre que le nucléaire de Gentilly-2 et le gaz naturel de Bécancourt. Or une semaine avant l’adoption de ce règlement, des recherches provenant du même ministère des Ressources naturelles et de la Faune montraient que certaines régions du Québec sont particulièrement vulnérables à l’extraction de la biomasse forestière. Cette étude démontre que la biomasse n’est pas seulement un engrais pour les forêts, mais aussi le meilleur tampon contre les pluies acides, encore virulentes dans le Sud du Québec. La récolte de la biomasse, si mal gérée ou effectuée dans des zones à risques, vient hypothéquer la régénération des forêts.
Brûler nos forêts pour sauver le climat ?
Plusieurs promoteurs présentent la filière biomasse comme étant « carbone neutre » du fait que les arbres que l’on brûle vont éventuellement repousser et recapter le carbone libéré grâce à la photosynthèse. Or plus d’un siècle sera nécessaire avant de pouvoir recapter tout le carbone émis lors de la combustion, tandis que la lutte aux changements climatique doit être immédiate. Il nous paraît essentiel d’évaluer globalement l’apport de cette filière à la diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES) et sa concordance avec le Plan québécois sur les changements climatiques.
Fixer les règles du jeu
En dépit de cette pression additionnelle sur nos écosystèmes forestiers et de cet ajout majeur aux pratiques forestières jugées admissibles au Québec, le programme a été adopté à la hâte, se trouvant ainsi évincé des débats actuels entourant la Commission parlementaire sur l’avenir
de la foresterie québécoise. Nous croyons qu’une telle orientation doit passer sous la loupe du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) afin d’établir des balises strictes tant sur les objectifs du programme que sur les pratiques admissibles.
Le Québec se trouve devant une nouvelle filière qui présente d’intéressants potentiels. Or il en ressort que plusieurs questions planent encore sur cette filière, au moment même où les appels d’offres pour le bloc de 125 mégawatts sont lancés. Devant ces inconnus, nous demandons au gouvernement d’agir dans la plus grande prudence. Ce n’est qu’en consultant la population et en établissant des balises claires que cette filière pourra prendre son essor au Québec.
Nicolas Mainville, biol. Msc
Directeur de la conservation
Société pour la nature et les parcs du Canada - Section Québec
Patrick Nadeau, biol. Msc
Responsable de la foresterie
Société pour la nature et les parcs du Canada - Section Québec
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